L’exercice du design industriel se déroule en deux temps : une phase d’observation et d’analyse, puis une phase de proposition formelle qui aboutit à la réalisation d’un produit industriel. Comme je l’ai annoncé dans l’introduction, j’ai souhaité profiter de ce mémoire pour approfondir la compréhension de cette phase d’observation qui est déterminante pour le déroulement d’un projet et qui en conditionne le résultat. Je suis convaincu que le designer doit rester au contact du quotidien pour mener à bien son entreprise. Son regard, qui a la particularité d’être généraliste et synthétique, est préparé à capter les informations du « commun » pour en faire la matière d’un projet.
J’ai abordé la problématique de la conduite de l’automobile en proposant cinq points de vues différents, cinq interrogations dont les réponses se croisent et interfèrent parfois. Ces similitudes entre des réponses à des questions différentes sont devenues les points clé de la compréhension que j’ai pu avoir de la conduite. Ces recoupements n’auraient pas pu émerger si je m’étais tenu à une analyse linéaire de ce problème. Cette façon de procéder me vient sans aucun doute de mes études précédentes d’écologie animale et végétale. Le but d’un écologiste (le chercheur, non le militant) est de comprendre et de pouvoir améliorer le fonctionnement d’un écosystème, quelle que soit son étendue. Pour ce faire, il se détermine un cadre d ‘étude en se concentrant sur une ou plusieurs espèces animales, végétale ou bactériologique, puis un terrain d’étude. Une fois qu’il pense avoir compris le fonctionnement de ces espèces, il peut se pencher sur la recherche d’ordre plus globale, où il tente de comprendre les interactions qui peuvent avoir lieu entre deux, trois ou quatre espèces, comme par exemple la chaîne alimentaire. La compréhension des interactions est déterminante si l’on veut intervenir sur le fonctionnement du système sans le mettre en danger. Ceci est valable quelle que soit l’échelle du système : planétaire, organique ou moléculaire. J’ai donc considéré les voitures comme étant un groupe représentatif, au même titre que ses utilisateurs les humains, et cherché à comprendre l’ensemble de leurs interactions rassemblées sous le terme de conduite, avec le regard d’un designer et non plus d’un scientifique. Les cinq types de mesures différentes qui m’ont permis de comprendre des aspects de la problématique.
La conduite automobile ne s’est plus limitée au déplacement d’un point à un autre du territoire, mais s’est étendue en une réponse à d’autres attentes ou préoccupations. Le besoin de s’évader, le vécu d’images et de vitesse sont aussi importants que le déplacement dans la conduite automobile. L’association d’observations a généré des questions qui sont autant de pistes de travail de design : est-ce bien le rôle de la voiture de proposer des réponses à ces attentes ? Donne-t-on les moyens au conducteur d’en rester un ? J’ai été frappé pendant cette étude de retrouver certaines caractéristiques de la conduite dans d’autres objets, souvent de nouveaux objets associés à de nouvelles pratiques. Par exemple, le fait d’observer la conséquence de ses gestes, et non plus ses gestes eux mêmes : le conducteur d’une voiture a le regard fixé sur la route, et lorsqu’il tourne le volant, il observe la rotation de son point de vue, non celle du volant. Cette dichotomie de l’observation et de la gestuelle se retrouve dans l’utilisation d’un ordinateur avec un clavier ou une souris, ou pas dans les appareils photos numériques avec écran de prévisualisation : l’utilisateur se trouve immergé dans la représentation en image de ses actes. L’utilisation de ces objets demande l’apprentissage d’une gestuelle nouvelle, l’assimilation de nouveaux codes. Cela suppose une dextérité nouvelle qui va différentier les initiés des novices. Est-ce qu’on ne retrouve pas ici la même différence qu’il existe entre le pilotage et la conduite ? Cette constatation, intégrée au regard d’écologiste que j’ai pu développer, m’a amené à penser qu’il pourrait exister des interactions, des connivences entre les objets au niveau de leur utilisation et de l’état d’esprit qu’ils provoquent chez leurs utilisateurs. N’existerait-il pas une façon de classifier les objets dans ce sens, tout comme ils peuvent être classés en fonction de leur taille ou de leur époque ? Cette classification permettrait d’établir des rapprochements entre différents objets afin d’en enrichir et d’en optimiser la conception, pour le bien de leurs utilisateurs, et donc de leur producteur. Il me semble aujourd’hui que chaque designer développe tout au long de sa carrière sa propre conception de l’écosystème des objets, la densifie et la clarifie au fur et à mesure des projets sur lesquels il est amené à travailler. Tout ce que j’espère, c’est d’avoir la possibilité de confronter l’esquisse que je vous présente aujourd’hui à l’exercice du métier, et qu’avec l’apport de la curiosité quotidienne et des différents projets abordés, elle se précise en propos capable de clarifier ce qu’est le design aux yeux de nos interlocuteurs.