Une des définitions les plus basiques de l’automobile pourrait être : un moyen plus rapide que la propulsion animale de s’affranchir des contraintes spatiales qui séparent les hommes. L’automobile rapproche les individus en luttant contre la distance et la durée ; l’espace et le temps.
Le territoire se caractérise par des distances, une géologie, des cours d’eau : c’est une série d’obstacles naturels auxquels l’homme s’est toujours confronté dans ses déplacements. L’automobile propose à son conducteur un autre vécu de son environnement immédiat. Les techniques maîtrisées par les constructeurs de routes ont permis de développer un réseau routier qui offre aux automobilistes un confort de voyage encore inimaginable au début du siècle dernier. Cet espace homogène et normé a mis au pas le paysage : tout est lisse, tout glisse, sans accros. Du point de vue de l’automobiliste, le territoire n’est plus qu’un panorama visuel qui prend naissance sur le bord de la surface de goudron de la route. Ce n’est plus le territoire qui supporte une route, mais la route qui propose un paysage à ses frontières. D’un point de vue physique, ce que vit un conducteur quand il fait cent kilomètres en Bretagne est identique à ce qu’il éprouve quand il les fait en Beauce. Les différences entre ces deux territoires ne sont plus que visuelles. Le conducteur échappe à toutes les autres données qui caractérisent un environnement : les odeurs, la température, l’humidité, les sonorités, … Il est dans sa voiture, milieu stabilisé, qui elle-même roule sur une surface uniforme, l’asphalte. Seules les couleurs et les formes de ce qu’il voit sont là pour caractériser son environnement.
Heureusement, dans son homogénéité intrinsèque, la route a ses surprises : des virages, une signalisation, des automobiles à l’arrêt ou en mouvement, … C’est dans la confrontation à ces événements que le conducteur prend parfois du plaisir à conduire. Contrôlant la vitesse et la position de son véhicule, il fait en sorte que celui-ci suive le plus fidèlement possible le chemin qui lui est proposé. Il traque la courbe d’un virage, dose son freinage et ses accélérations, contrôle la trajectoire des autres automobilistes qu’il croise. Ces manœuvres sont le résultat d’une série de gestes que l’habitude rend inconscients, mais dont la somme s’exprime dans une chorégraphie. Cette danse entre le conducteur et sa partenaire, la voiture, est rythmée par la route et la circulation. Et même sur un trajet quotidien, cette musique n’est jamais la même, si bien que la danse s’improvise sans cesse, à partir d’une gamme de pas connus et répétés. Des passages de cette musique échappent parfois aux schémas acquis par l’apprentissage et l’expérience, et il faut alors que le conducteur réagisse promptement, et que la partenaire suive. Pour des raisons de sécurité, le répondant de cette partenaire doit être sans délai, sans surprise, il ne doit pas y avoir d’hésitation entre ce que souhaite le conducteur, et le comportement de la voiture. Cette relation de pouvoir en toute confiance, que vendent beaucoup de publicités pour automobiles, est pourtant à l’origine de beaucoup d’accidents. Sur les autoroutes, par temps de pluie, il est systématique qu’au moins une voiture visite une glissière de sécurité, selon les ASF (Autoroutes du Sud de la France). En général, il s’agit de voitures allemandes, puissantes et fiables, dans lesquelles le conducteur s’estime en totale sécurité et parfois non concerné par la réduction de vitesse qui s’impose quand il pleut. Un aqua-planing plus tard, la réalité extérieure l’a rattrapé ; la viscosité de l’eau a eu raison de la sienne.
Il n’y a pas que l’accident qui rompe la danse, arrête la musique. D’autres évènements peuvent provoquer des arythmies qui n’entrent plus dans un cadre acceptable pour le conducteur. Toute situation d’immobilisation prolongée du véhicule brise l’évasion promise (“Vous êtes déjà loin”, slogan Renault), et le conducteur peut la vivre comme une amputation de sa liberté. L’embouteillage, la panne, l’enlisement ou l’incapacité physique à conduire sont autant d’exemples. C’est face à ces situations que parfois la ruse ou la transgression s’expriment comme solution pour retrouver la mobilité merveilleuse. Dans le cas de l’embouteillage, c’est passer de la file la plus lente à la file la plus rapide pour conserver l’allure. Un débordement de trottoir peut s’avérer quelquefois malheureusement nécessaire : la mobilité et la vitesse sont plus importantes que le respect du code de la route et le risque de renverser un piéton. Dans les pays où la législation est plus stricte, et où le nombre des retraits de permis est plus important, le taux de personnes roulant sans le permis est aussi plus élevé. Là aussi, l’immobilisme automobile cède à la transgression. Ce cas illustre aussi que conduire sa propre voiture dans l’illégalité est préférable à devoir dépendre d’autrui pour se déplacer. La voiture est un objet qui permet à son conducteur de se mesurer individuellement au territoire qu’il souhaite parcourir. Face à des situations d’immobilisme forcé, le cas de l’incapacité physique provisoire à conduire est aussi intéressant à soulever. Qu’elles soient temporaires ou définitives, l’individu concerné trouvera toujours de bonnes raisons pour pouvoir se retrouver derrière le volant, sur la route. Une main dans le plâtre n’a jamais empêché quiconque de passer les vitesses, et ce n’est pas un malheureux torticolis qui empêcherait de contrôler ses rétroviseurs. Il suffit juste d’avoir une conduite moins audacieuse qu’à l’accoutumée, de réduire sa vitesse, de ne pas dépasser un certain temps de conduite et on ne sera pas plus dangereux que n’importe quel autre conducteur. Il est si difficile de se priver de l’autonomie spatiale et temporelle qu’offre la conduite d’une voiture que nous sommes prêts à nous mettre en danger, les autres avec, pour pouvoir continuer à en jouir. L’automobile ne semblerait pas connaître les limites fonctionnelles du corps pas plus qu’elle ne connaît celles de l’espace.
Si l’homme a toujours cherché à dompter l’espace qui pouvait gêner ses activités, sa lutte contre l’obstacle temporel qu’est l’écoulement du temps relève d’une préoccupation tout à fait moderne, en tous cas dans son application à notre mode de vie. Ce n’est que depuis l’aube de l’ère industrielle que l’homme a rattaché l’idée de durée à celle d’une valeur monétaire, marchande. Le gain de précision dans la mesure de l’écoulement du temps, grâce à la mécanique, a accompagné le développement industriel des sociétés occidentales. Quand le prix d’un objet a été lié à la quantité de travail nécessaire à sa fabrication, et non à sa rareté, l’homme a commencé à vouloir “gagner” du temps. C’est quand l’ouvrier a été payé en fonction du temps qu’il passait derrière les machines, et non en fonction de la qualité de son travail, que le temps passé à faire sa lessive a commencé à être considéré comme perdu, en plus d’être désagréable. La conception occidentale du temps comme matériau se corrèle à la fameuse pensée de Benjamin Franklin “le temps c’est de l’argent”, et le calcul est vite fait : pour gagner de l’argent, il faut gagner du temps. C’est en fabriquant des voitures plus vite et en plus grand nombre que Henry Ford vend sa Ford T moins chère : c’est le fondement du système capitaliste qui régit aujourd’hui l’économie, qui détermine la viabilité économique des objets qui nous entourent – c’est ce qui façonne notre environnement. En faisant fortune (quelques années après son lancement, cette voiture est possédée par un conducteur américain sur deux), il permet au plus grand nombre de passer moins de temps entre le lieu de travail et le domicile. Il a en fait vendu du temps libre, grâce à la vitesse du moyen de transport qu’il proposait. Aujourd’hui, cette vitesse est encore recherchée : elle est partout, comme nécessaire à une vie menée normalement. Il n’y a qu’elle qui puisse retarder l’écoulement du temps. Il faut vite aller au travail, travailler vite, vite faire les courses, courir à la boulangerie avant qu’elle ne ferme, faire à manger vite pour vite aller regarder la télévision. Il y a deux solutions : quelque chose nous poursuit, ou alors nous poursuivons quelque chose. Peut-être est-ce par souci de performance, aujourd’hui plus associée à la vitesse qu’à la lenteur. Face à cette préoccupation, la voiture est un de ces nombreux objets qui nous donnent l’illusion d’optimiser notre temps qui s’effrite inexorablement jusqu’à épuisement du stock disponible. En réduisant le temps de transport, elle permet d’occuper à autre chose le temps gagné. C’est dans cette “autre chose” que réside le problème. La voiture et les autres objets vendus comme économiseurs de temps sont en fait des remèdes à une maladie qu’on pourrait nommer “occupationite” ou “consommationite”, qui reflète cette course contre la mort que l’on mène sans vouloir se l’avouer. Comment la conduite d’une voiture peut nous donner la sensation (illusoire) d’échapper à cette fatalité, au cours du temps ? Premièrement, elle nous procure l’autonomie de l’agenda : nous pouvons décider du moment où le trajet débutera et pondérer sa durée autour d’une norme prévue par les règles de la circulation. Nous contournons ainsi l’obstacle temporel qu’est l’horaire, nous avons la possibilité de nous extraire du temps des autres. Nous sommes alors seuls et pouvons nous consacrer à nous-même, agir à notre propre rythme. Même en restant tributaire de la circulation qui nous rattache à la communauté, la conduite nous permet d’éprouver une forte sensation d’indépendance. Deuxièmement, le conducteur s’approprie les performances de son véhicule face à l’obstacle temporel, qui dépassent celles de son propre corps. “J’ai fait Paris – Lyon en quatre heure”, ou “je n’ai mis qu’une demie-heure pour venir”. Le temps du conducteur ne se mesure plus sur le cadran de l’horloge, mais sur le compteur de vitesse de sa voiture. En associant les paramètres de temps et d’espace, la vitesse permet de contrôler l’un d’eux en agissant sur l’autre. La conduite introduit un temps à géométrie variable qui prend forme en fonction des actes du conducteur. Hors de la voiture, le temps est régi par la position des aiguilles sur l’horloge. Ces aiguilles vont toujours à la même vitesse, cadence exprimant la rationalité que l’homme a voulu inculquer au temps à l’époque où l’horloge est apparue. Le cadran n’est jamais qu’un modèle de l’écoulement du temps, une façon comme une autre de le représenter. Cette modélisation mécanique, régulière, précisément quantifiée s’est généralisée à une époque où cette régularité est devenue nécessaire au bon fonctionnement de l’économie, de l’industrie. L’automobile s’affranchit de cette systématique, sa vitesse prenant le rôle de repère temporel lors du trajet. Le conducteur vit une temporalité parallèle à celle convenue par la norme horaire, et dont la qualité se rapproche de celle de notre perception naturelle du temps. En effet, la perception du temps par l’être humain est irrégulière, dépend de chaque individu et échappe à toute rationalité.
C’est parce que nous avons, culturellement, une conception linéaire et finie du temps que nous le pensons en terme de perte ou de gain. Nous le percevons en tant que quantité, tout comme nous appréhendons l’espace avec la mesure des distances. Nous le percevons comme un obstacle contre lequel il faut lutter pour s’en sortir, alors qu’il faudrait l’accompagner et faire avec. La perception qualitative de ces instants où nous parcourons tant de kilomètres en tant de temps s’estompe à la faveur de l’impression de performance, du quantitatif. Nous avons aménagé des temps de performances quantitatives et des temps de performances qualitatives : les premiers sont ceux du travail, de la “vie de tous les jours”, et les deuxièmes sont ceux des loisirs (bien que…), du divertissement, du loisir, du luxe, qui sont des temps de plaisirs. La voiture est l’objet qui permet de passer des uns aux autres. Son expérience, la conduite, est à la fois quantitative et qualitative : le plaisir que nous trouvons à avaler les kilomètres dans un temps réduit est mêlé au plaisir d’être dans ce véhicule et de le maîtriser.