Grâce à une clé qui lui en assure l’accès exclusif, il ouvre la portière de sa voiture garée au bord du trottoir. Il passe la jambe droite, se courbe sur le côté en inclinant la tête, s’assied dans le fauteuil et ramène sa jambe gauche sous le volant. Puis il referme la portière. BAHM… Après avoir entendu le son étouffé mais vif provoqué par ce geste, les bruits du monde alentour disparaissent, matés. Seuls ses propres sons viennent à ses oreilles : les froissements de son pantalon de velours, le cliquetis de ses clés, sa respiration. Dans ce milieu où tout se ramène à sa personne, il est plus détendu, il se méfie moins du regard des autres : enfin il peut se débarrasser de ce truc qui lui démange le nez depuis cinq bonnes minutes. Assez vite, il se cale dans son siège, insère la clé de contact dans sa serrure, vérifie que le levier de vitesse est au point mort, embraye. Il redoute cet instant à chaque fois qu’il prend sa voiture. “Est ce qu’elle va démarrer ?” Il tourne la clef, et le déclenchement toussotant du démarreur le plonge dans l’expectative. D’habitude, en poussant à fond l’accélérateur et en le relâchant doucement, ca marche… Pas cette fois en tout cas. Ce doit être à cause de l’humidité, avec cette pluie qui n’arrête plus. Une chance qu’il ne soit pas pressé. Il va attendre un peu et essayer un peu plus tard. Le temps de feuilleter le roman-photo porno qu’il a acheté avec son quotidien en sortant de chez le docteur. Absorbé par ses lectures, il n’a pas l’air de se rendre compte que de l’autre côté de la vitre du passager, les piétons le surprennent dans son abandon, amusés. Il tente à nouveau sa chance au démarrage, ajoutant au mouvement de la pédale d’accélérateur un léger débrayage. Qui s’avère concluant et qu’il intègrera désormais à la séquence de démarrage de sa récalcitrante. Le meilleur des anti-vols… Il s’engage enfin sur la chaussée, un peu agacé tout de même par ce contre-temps. Mais il l’aime tellement sa voiture. Elle est un peu vieille et usée, c’est vrai, mais on en fait plus des comme ca de nos jours. Et puis il s’est habitué à elle : l’odeur de sièges en cuir, le toucher du volant, la dynamique du levier de vitesse, le bruit du clignotant. Question tenue de route, c’est sûr, ca blesse. La petite Clio de son amie est bien plus confortable. Le jour où il l’a conduite pour la première fois, il a été surpris par la qualité du son de la radio. Rien à voir avec le sien. Ah, écouter Vivaldi en conduisant sur les petites routes de campagne qui tournicotent derrière chez elle, c’était quand même autre chose que dans sa voiture à lui. Pourtant, c’était bien la même cassette ! Un vrai son et lumière. Il avait l’impression d’être le chef d’orchestre, un volant et des pédales à la place de la baguette. Et puis c’est vrai, il l’admet, il s’y sentait plus en sécurité. Du coup, il pouvait pousser un peu plus, se faire des sensations de vitesse que sa berline ne lui autorisait pas. À part ca, il n’arrive pas à s’y faire à ces nouvelles voitures. Elles manquent un peu de caractère dans la conduite. Il n’a pas l’impression d’avoir un moteur, une machine, au bout des doigts. Elles sont comme un peu molles, c’est étrange. Mais en pensant à la Clio de son amie, il ne pense plus à son itinéraire : il a oublié de prendre à droite après le centre commercial. Pour l’instant, il file dans ses pensées, droit vers l’entrée de l’autoroute. Il ne devrait pas tarder à s’en rendre compte, et à faire demi-tour, seul, perdu sur cette route de campagne.
La voiture a cette caractéristique particulière qu’elle nous enferme, nous isole dans son habitacle. Cette bulle nous fait vivre des situations particulières, modifie notre comportement vis-à-vis de l’environnement et des personnes qui nous entourent. Ce récit en a parcouru quelques-unes.
Dès que la portière se referme sur le conducteur, la bulle se réalise. Il se trouve dans un milieu étanche, un sas. L’isolation sonore génère une atmosphère intime, et c’est dans ce cadre que nous construisons notre relation avec la voiture que nous conduisons. Cela passe par des petites habitudes, telles que la série de petits gestes faits avant de démarrer : c’est un rituel qui prépare le conducteur à passer à une autre situation. Ce rituel est augmenté si, comme dans le récit, il faut en plus connaître “le truc” pour démarrer la voiture. Le conducteur est alors comme le seul prince charmant capable de réveiller la princesse Voiture endormie, ensorcelée. La sphère intime de l’habitacle rassure le conducteur, et la retenue de son comportement d’individu social s’estompe, comme lorsqu’il rentre à la maison. La voiture est d’ailleurs considérée comme une extension de l’espace domestique, une pièce de la maison sur quatre roues en quelque sorte. C’est un lieu intime, personnel, qui se déplace dans un environnement anonyme qu’est l’espace public. Cette confrontation entre ces deux domaines qu’offre la conduite fait de la voiture un espace unique où peuvent s’exprimer des sentiments, des pulsions, qui ne s’exprimeraient peut-être pas ailleurs. C’est parfois, pour le conducteur et son passager, l’occasion de tenir une conversation qui ne pourrait pas avoir lieu à la maison, à cause de la présence d’une tierce personne. La conduite peut aussi être le seul moment de la journée où se retrouver seul avec soi-même, ce dont chacun a besoin. La voiture consacre donc une certaine individualité, et c’est en partie ce qui fait sa popularité.
Pour que cet espace intime puisse se réaliser, beaucoup de facteurs en rapport avec nos sens interviennent.
L’isolation acoustique est déterminante pour obtenir la sensation d’espace imperméable. Le bruit du moteur est étouffé et se réduit à un bourdonnement, un ronronnement uniforme dont la tonalité varie avec le régime du moteur. Il faut avoir une oreille de mécanicien pour éventuellement déceler un disfonctionnement. L’isolation intervient aussi au niveau de la répercussion du bruit issu du frottement des pneus sur le bitume dans l’habitacle. La réduction des nuisances sonores dûes à la mécanique de la voiture permet aux passagers de pouvoir tenir des conversations pendant les longs trajets sans avoir à perdre la voix, ou d’écouter confortablement de la musique, ce qui n’était pas franchement évident avec les voitures produites il y a une trentaine d’années. Le confort acoustique fait partie des facteurs qui font émerger de nouveaux comportements, de nouvelles manières de vivre la conduite d’une voiture. En atténuant la présence de l’extérieur, elle attire l’attention du conducteur à l’intérieur de son véhicule et y rend possible de nouvelles activités, actives ou passives, qui renforcent l’indépendance de l’habitacle par rapport à l’environnement dans lequel il évolue. Ainsi, depuis une dizaine d’années, les constructeurs mettent l’accent sur la convivialité de leurs intérieurs, qui ne sont plus uniquement des espaces de transit mais des espaces « à vivre », comme dans le cas des monospaces par exemple. Cette évolution a bien sûr plus d’impact pour les passagers que pour le conducteur, mais celui-ci n’est pas en reste quand lui sont proposés des informations supplémentaires en lien ou non avec la conduite de son véhicule : l’introduction de la navigation interactive avec des cartes GPS ou les solutions de téléphonie mains libres intégrées à la construction. Des projets utilisant la reconnaissance vocale pour écouter et rédiger des e-mails sont actuellement à l’étude, permettant au conducteur de « ne pas perdre le contact » avec son entourage.
Dans ce souci de réaliser ou de renforcer la carapace, l’air conditionné s’est généralisé dans l’offre des constructeurs. Il permet de maintenir la température de l’habitacle sans avoir à baisser une ou deux vitres lorsqu’il fait trop chaud et de préserver ainsi l’intimité des personnes dans l’habitacle. La climatisation fait de la voiture un micro-climat mobile et individuel. Un récent modèle de chez Peugeot propose même une climatisation spécifique à chaque passager du véhicule. Individualiste ? Non : confortable.
Liées au confort sonore du véhicule, les suspensions font aussi des progrès qui vont dans le sens d’une indépendance physique de la voiture par rapport à son environnement. L’introduction de l’électronique a permis de réaliser des suspensions actives qui atténuent beaucoup plus les chocs dus aux irrégularités de la route que les suspensions uniquement mécaniques. L’habitacle est alors comme en flottement au-dessus de la route. Ses mouvements, transmis par les amortisseurs, sont souples et bercent les occupants, comme si la route était devenue liquide. Encore une fois, la voiture a l’air d’échapper à son environnement ; elle reste un milieu stable, insensible aux variations extérieures. Cette imperméabilité fait que le conducteur est de moins en moins en prise avec la réalité qui l’entoure, et compense cette perte par une considération accrue pour ce qui se passe dans son habitacle.
Enfin, la visibilité offerte par les vitres a elle aussi évolué dans le sens de l’enfermement, aussi contradictoire que cela puisse paraître. Les monospaces qui se sont multipliés ces dernières années ont pour caractéristique d’offrir une surface vitrée généreuse qui laisse entrer beaucoup de lumière dans l’habitacle. Cependant, si les vitres s’agrandissent, elles s’assombrissent aussi, grâce aux teintes et traitements qu’elles subissent. Ainsi, vu de l’extérieur, l’habitacle est protégé des intrusions visuelles d’autrui et de moins en moins déchiffrable. Donc même si la taille des vitres permet au conducteur de mieux appréhender son environnement, leur teinte réalise la bulle intime à l’intérieur de la voiture, pour les observateurs extérieurs. Ce qui se passe dans la voiture n’appartient pas au paysage, c’est une propriété privée.
Du fait de l’isolation de l’habitacle par ces diverses solutions, l’extérieur devient lisse et sans accros, et l’appétit naturel du conducteur pour le changement et la surprise se reporte à l’intérieur du véhicule. Cette évolution présente un grand danger car l’attention du conducteur se déporte de la route qui devrait être son seul “souci”. C’est le grand problème des nouvelles voitures : si elles rendent le trajet plus agréable, elles ont tendance à faire du conducteur un assisté, presque un passager. Il faut donc s’interroger sur la façon dont son attention de conducteur se comporte.
Elle n’est jamais totalement dédiée à la route. Elle se porte simultanément sur ce qu’il observe, ce qu’il fait et ce qu’il pense. En schématisant ces trois pôles sous la forme d’un triangle dont les trois sommets sont pondérés par le degré d’attention qui leur est porté, on peut définir l’existence d’un barycentre G (voir schéma 1). Selon les conditions extérieures que rencontre le conducteur, la position de G varie. De part celle-ci, différentes expériences de conduite peuvent être définies et déclinées, classifiées.
Par exemple, lorsque son attention sur ses actes est plus importante que les autres, le conducteur pilote plus qu’il ne conduit. C’est l’aspect technique de la conduite qu’il expérimente, étant plus réceptif à la position de ses membres, aux mouvements qu’il leur donne. Il est aussi plus réceptif aux réactions de sa voiture, par ses mouvements, ses vibrations ou ses bruits. Cette conduite n’est pas nécessairement sportive, mais le conducteur conçoit alors son véhicule comme une extension de son propre corps, les actions et réactions étant plus de l’ordre du réflexe, de l’intuitif.
Quand il est plus attentif à ce qu’il regarde, c’est que le contexte qu’il traverse lui demande une analyse supplémentaire pour être compris. Cela peut se produire quand il rencontre une situation complexe que ses réflexes ne suffisent plus à appréhender : un carrefour inconnu où il cherche sa direction, une voiture qui le double alors qu’un piéton traverse devant lui, …Un paysage à admirer, une belle personne à regarder peut aussi provoquer cette situation où l’entité voiture corps n’est plus homogène, et où les réactions demandent des degrés supplémentaires de réflexion pour se réaliser.
Lorsque l’attention du conducteur se porte plus sur ses pensées, il est en quelque sorte sous pilotage automatique. Il se trouve dans une situation qu’il connaît parfaitement, comme une route empruntée tous les jours à la même heure, ou un trajet sur autoroute. Cette routine, cette monotonie favorise la rêverie, l’enchaînement des pensées comme elles viennent à l’esprit. Cette déconnexion amène le conducteur à emprunter le chemin de sa “méditation”, parallèlement à celui de la route. Cette évasion peut être voulue, recherchée, ou totalement impromptue. Il nous est arrivé à tous, au volant, de nous demander si nous étions passés par tel ou tel endroit d’un trajet pourtant bien identifié, n’en ayant aucun souvenir. Nous étions alors en pleine exploration de notre paysage interne. Ce sont des moments de solitude intérieure dont nous avons tous besoin ; s’ils peuvent être vécus dans d’autres situations, la conduite d’une voiture reste un bon catalyseur de ce type d’errance mentale. Sur les autoroutes, du fait de la répétition des motifs et d’une certaine uniformité du paysage que le cadre du pare-brise propose au conducteur, elles sont la cause de beaucoup d’accidents. Selon la Sécurité Routière, deux accidents corporels sur trois sont mono véhiculaires : s’étant momentanément “absenté”, le conducteur a perdu le contrôle de son véhicule. Pour contrer ce danger (même si les autoroutes sont les routes les plus sûres), divers efforts sont faits : soit au niveau des aménagements, en créant des “accidents” visuels, soit au niveau du conducteur, en cherchant à repérer le moment où il s’absente par le contrôle des battements de ses paupières.
Le développement d’équipements et de services qui renforcent l’idée de bulle étanche à propos de l’habitacle, bouscule le schéma en triangle établi plus haut. En effet, l’attention visuelle et corporelle du conducteur ne se porte plus uniquement sur la route et la conduite de la voiture. Elle peut se porter momentanément sur des équipements comme le GPS intégré ou le téléphone. Le triangle se transforme alors en pyramide, et ainsi s’ajoutent deux paramètres supplémentaires pour établir la position du barycentre (schéma 2). L’attention du conducteur se trouve sollicitée par cinq pôles : ce qu’il pense, ce qu’il observe à l’extérieur du véhicule, ce qu’il observe à l’intérieur du véhicule, ce qu’il fait pour conduire la voiture, et enfin ce qu’il fait pour contrôler l’habitacle. Tout au long d’un trajet, ce barycentre va se déplacer, puisque l’attention du conducteur se modifie selon les situations qu’il rencontre. Le danger potentiel que représente cette variété de pôles d’attention ne se trouve pas dans leur nombre, mais dans la mobilité du barycentre. En effet, si ce point se déplace très vite, c’est que le conducteur est réactif, qu’il s’adapte rapidement aux situations, et contrôle la marche de son véhicule. S’il manque de réactivité, il va avoir besoin de plus de temps pour s’adapter, et le nombre des pôles d’attraction devient alors un danger.
Afin de palier à ce manque éventuel de réactivité du conducteur, des technologies électroniques équipent maintenant les nouvelles voitures : contrôle de trajectoire, assistance au freinage d’urgence, … Elles ont pour conséquence de diminuer le degré de conduite du véhicule, le degré de maîtrise par le conducteur. Donc, pour qui concerne l’attention, une diminution de celle à porter sur ce qui se passe à l’extérieur, et par conséquent aux gestes à faire pour y réagir. Ce délestage, qui a pour origine un gain de sécurité, autorise le conducteur à penser que même s’il intervient moins, “tout est sous contrôle”. Mercedes propose depuis quelques mois des modèles équipés d’une technologie nommée Pre-Safe, qui est “capable de détecter le risque d’accident à l’avance”. La voiture prenant en charge une partie de la vigilance du conducteur, celui-ci est plus enclin à avoir d’autres activités parallèles à la conduite, comme l’utilisation du téléphone portable, pourtant interdit.
En renforçant la sécurité, leur confort, et donc l’idée d’un espace clos, imperméable, les voitures d’aujourd’hui modifient le comportement de leurs usagers. La baisse du degré de conduite s’accompagne de la création d’un temps libre lors de l’utilisation de la voiture. Ce temps devient aux yeux des constructeurs et des équipementiers un interstice de consommation supplémentaire, la possibilité d’ajouter un argument de vente à leur voiture. Certaines études font de la voiture un véritable terminal de communication, lié au réseau internet, au GPS et au GSM. Puisque sa voiture est devenue intelligente et qu’elle s’occupe de préserver sa sécurité à tout moment, le conducteur peut se consacrer à l’ordinateur de bord et se renseigner sur la pression de ses pneus. En voulant sécuriser et informer plus efficacement le conducteur, ces améliorations ont en fait pour conséquence de le déresponsabiliser de la situation dans laquelle il se trouve. Plus l’habitacle devient confortable et sécurisant, moins le danger mortel et permanent que représente la conduite d’une voiture est perçu, et plus le conducteur se place dans des situations à risque.